
1916 marque l'année de la bataille de la Somme. Toutefois, avant de s'engager dans cette funeste campagne, les Canadiens participent à des attaques locales dans le secteur méridional du saillant d'Ypres, le but étant de tenir les Allemands occupés. La 2e Division du Corps d'armée canadien reçoit son « baptême du feu » à la bataille de Saint-Eloi, sur un terrain déchiqueté de trous d'obus et de cratères de mines inondés d'eau. Les Canadiens, qui portent pour la première fois le nouveau casque d'acier, subissent 1 373 pertes en treize jours d'attaques et de contre-attaques confuses visant le contrôle de six cratères inondés d'eau et du terrain dominant où ils prennent position.
Le baptême du feu de la 3e Division fut encore pire. Les Allemands montèrent une attaque pour déloger les Alliés des positions qu'ils occupaient à Mont-Sorrel, situé juste au sud de la route reliant Ypres à Menin. Déclenchant le plus violent bombardement jamais connu des
troupes canadiennes, l'ennemi anéantit des portions entières de tranchées avec leurs défenseurs. Des corps humains, même les arbres du Bois du Sanctuaire, étaient projetés dans les airs par les obus. Littéralement boutés hors de leurs positions, les hommes de la 3e
résistèrent désespérément, mais furent finalement submergés par l'infanterie allemande. A la tombée du jour, l'avance ennemie était enrayée, mais trois hauteurs stratégiques - Mont-Sorrel, cotes 61 et 62 - étaient perdues. Une contre-attaque déclenchée le lendemain matin par les Canadiens échoua. Puis le 6 juin, les Allemands lancèrent une nouvelle attaque après avoir fait exploser quatre mines et s'emparèrent du village de Hooge situé sur la route de Menin.
Le lieutenant-général Julian Byng, nouveau commandant du Corps canadien, résolut alors de reprendre Mont-Sorrel et la cote 62. Il donna l'ordre à la 1re Division commandée par le major-général Currie de monter une attaque, qui cette fois serait soigneusement préparée et bien appuyée par de l'artillerie. Après un violent bombardement, les fantassins canadiens se lancèrent à l'assaut dans l'obscurité le 13 juin à 1 h 30 du matin; il pleuvait et ventait. L'attaque, bien préparée, s'avéra payante et les Canadiens reprirent les hauteurs perdues le 2 juin. Toutefois, les pertes furent lourdes : le Corps canadien avait perdu à Mont-Sorrel 8 430 hommes, dont le général Mercer tué par un éclat d'obus alors qu'il visitait les premières lignes au début de l'attaque contre les forces allemandes.
Les deux camps persistaient dans l'idée que le seul moyen de percer les puissants retranchements de l'ennemi, c'était de les attaquer brutalement de front; et, pour tout dire, ils n'ont pas vraiment d'autres options. En 1916, les Alliés adoptèrent comme stratégie le déclenchement d'offensives simultanées sur les fronts occidental, oriental et italien. Pour le premier, on décida que les Français et Britanniques mèneraient une offensive conjointe dans la région de la Somme vers le milieu de l'année.
Le général Erich von Falkenhayn, chef d'état-major général, allait déjouer les plans en frappant le premier en février. Il décide d'attaquer la ville fortifiée de Verdun, calculant - et il voit juste - qu'elle présente une telle importance stratégique pour la France que celle-ci la défendrait jusqu'au dernier homme. Son plan est d'attirer les troupes françaises dans l'étroit et dangereux saillant, de les anéantir à coup d'artillerie et de saigner ainsi la France à blanc. Il est le premier commandant à affirmer clairement que le but d'une offensive est l'usure - bien qu'il ne l'ait pas dit au prince héritier, le commandant des troupes allemandes. Le 21 février, les Allemands déclenchent leur offensive et pendant les dix mois qui vont suivre, les soldats des deux camps vont se trouver plongés dans l'enfer de Verdun, qui coûtera cher aussi à l'armée allemande. Le sort de la France dépendant de Verdun, sa chute devient dès lors une question de prestige pour les troupes allemandes. Les combats cessent à Noël : 680 000 hommes sont blessés de part et d'autre, et sur ce nombre environ 250 000 vont mourir.
Au plus fort de la lutte, les Français pressent Sir Douglas Haig, le nouveau commandant des forces britanniques, de hâter l'offensive de la Somme afin de relâcher la pression allemande. L'armée française ayant été décimée à Verdun, une bien plus grande part du fardeau de l'effort de guerre repose dès lors sur les épaules britanniques. Ce qui devait être une offensive dominée par les troupes françaises devient une offensive dominée par les Britanniques.
On prépare soigneusement la campagne, en mobilisant un maximum de troupes et d'armes. À la fin de juin, tout est prêt pour la grande offensive et Haig est persuadé de réussir à démanteler les défenses ennemies et à ouvrir une brèche pour que cavalerie puisse déborder dans la campagne française et attaquer l'arrière des lignes allemandes, leurs positions d'artillerie, quartiers généraux et postes de communications. Entre-temps, l'armée allemande, qui savait depuis longtemps ce qui se préparait, avait procédé à une vaste restructuration de ses lignes de défense, plus particulièrement dans la zone plus au nord, où les Britanniques comptent lancer leur assaut. L'armée allemande est solidement retranchée le long de la crête de collines et des villages de la campagne au nord de la Somme.
Le 1er juillet, à 7 h 30 du matin, l'heure convenue par les Français pour que les observateurs de l'artillerie puissent bien voir le champ de bataille, des milliers de Britanniques et de Français montent à l'assaut des lignes ennemies, à travers le No Man's Land, en formant un front de plus de 40 kilomètres. L'assaut devient une véritable boucherie - 57 500 soldats britanniques sont tués, blessés ou portés manquants en une seule journée - l'armée britannique subit les plus grosses pertes qu'elle n'ait jamais connues en une seule journée de combat. À la tombée du jour, les Français avaient atteint presque tous leurs objectifs, à l'instar des divisions britanniques dans la zone méridionale; mais les deux tiers du secteur britannique n'avaient fait pour ainsi dire aucun gain.
À Beaumont-Hamel, les deux tiers du 1er Bataillon du Newfoundland Regiment, rattaché à la 29e Division britannique, sont anéantis en une heure environ sous le feu nourri des mitrailleuses allemandes. Le 1er juillet est d'ailleurs encore un jour de deuil et de commémoration à Terre-Neuve.
La bataille de la Somme ne s'est pas conclue en une journée; les combats se poursuivent tout au long de l'été et sont marqués notamment par une attaque en grande partie réussie lancée par les Britanniques, à l'aube du 14 juillet. À la fin d'août 1916, les hommes de Byng abandonnent la plaine boueuse des Flandres pour la Somme où ils prennent en charge un tronçon du front à l'ouest du village de Courcelette. Une fois dans ce secteur, ils se trouvent engagés dans de violents combats et quelque 2 600 d'entre eux tombent avant que ne soit déclenchée la grande offensive.
Celle-ci commence le 15 septembre à l'aube. Le Corps d'armée canadien, à l'extrême gauche, attaque sur un front de 2 200 verges à l'ouest du village de Courcelette. Progressant à l'abri d'un barrage d'artillerie (une tactique nouvellement adoptée par les Britanniques et qu'il faut attribuer à la présence de tireurs adéquatement formés, à une plus ample provision de fusils de meilleure qualité et à des munitions plus fiables), l'infanterie est épaulée par des chars blindés, la « nouvelle arme de guerre ». Il y a très peu de chars, et ils sont très peu fiables en plus d'être très vulnérables aux tirs d'artillerie. Cependant, dans les premières années de la guerre, leur seule présence suffit à semer la confusion dans les rangs ennemis. L'assaut se déroule bien. Dès 8 heures, les Canadiens s'emparent du principal objectif, un bastion appelé « la sucrerie » et ils avancent jusqu'à Courcelette. Après avoir repoussé d'innombrables contre-attaques, le lendemain, ils consolident leur position. L'ennemi fait alors appel à des renforts, le combat s'intensifie et les gains deviennent négligeables.
Dans les semaines qui suivirent, les trois divisions canadiennes attaquèrent sans relâche toute une série de retranchements ennemis. L'ultime objectif était la tranchée Regina, tristement réputée. Celle-ci résista à tous les assauts et lorsque de nouvelles troupes vinrent prendre la relève à mi-octobre, les Canadiens avaient seulement gagné du terrain.
La 4e Division, venue prendre la relève, eut à combattre dans d'affreuses conditions. Enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, les troupes se trouvèrent engagées dans des combats d'une rare violence et extrêmement meurtriers avec un ennemi opposant une résistance acharnée. Elles réussirent le 11 novembre, malgré un barrage de feu quasiment impénétrable, à s'emparer de la tranchée Regina alors pratiquement nivelée. Une semaine plus tard, au cours du dernier combat de la Somme, les Canadiens s'emparaient de la tranchée Désire, faisant preuve d'endurance et de bravoure peu communes. La 4e Division rallia ensuite le Corps d'armée canadien sur le front de Vimy.
Les troupes ne gagnent plus de terrain cette année-là. Les pluies d'automne ont transformé le sol en bourbier et l'offensive s'est enlisée; le front n'a progressé que de six milles, bien que l'avance comme telle n'ait pas tant d'importance si ce n'est pour le moral des troupes. Les Alliés subissent quelque 650 000 pertes, et des deux côtés, environ 200 000 hommes sont tués. La bataille de la Somme mérite bien d'être appelée par les Allemands das Blutbad - le bain de sang. Un officier allemand qualifie la Somme de « cimetière boueux de l'armée allemande »; pour les Britanniques, la Somme transforme une armée de recrues impatientes et inexpérimentées en une machine de guerre comparable à celles de la France et de l'Allemagne, mais à un terrible coût en vies humaines.
Les divisions canadiennes avaient essuyé 24 029 pertes dans la Somme, mais elles avaient justifié leur réputation de troupes de choc. « Les Canadiens », devait écrire M. Lloyd George, « se distinguèrent à un tel point à l'assaut que pendant le reste de la guerre on les utilisa comme fer de lance dans les grandes batailles. Chaque fois que les Allemands trouvaient en face d'eux le Corps canadien, ils s'attendaient au pire. »