Ypres (1915)

Dans la première semaine d'avril 1915, les troupes canadiennes abandonnent leur paisible secteur pour aller occuper, en avant d'Ypres, une portion de front faisant saillie dans les lignes alliées. Il s'agit du fameux - ou notoire - saillant d'Ypres, où les Britanniques et leurs alliés se sont avancés vers la ligne allemande en formation concave. Les Allemands occupent une position plus élevée et sont capables de mitrailler les tranchées alliées depuis le nord, le sud et l'est. Les troupes canadiennes sont flanquées, à droite, de deux divisions britanniques et, à gauche, d'une division française, le 45e Algérien.

C'est là que le 22 avril, les Allemands tentent de détruire le saillant en recourant à une nouvelle arme: le gaz toxique. Après un tir intense d'artillerie, à la faveur d'un vent léger du nord-est, l'ennemi déverse 160 tonnes de chlore depuis des cylindres enfouis dans le bord costal de leurs tranchées. Le gaz vient se déposer en un épais nuage olivâtre au-dessus des tranchées françaises et met les soldats en déroute; stupéfiés par cette arme terrible, ils prennent la fuite, laissant une brèche de quatre milles dans les lignes alliées. Profitant de leur avantage, les Allemands vont de l'avant et menacent de prendre les Canadiens à revers et d'enserrer 50 000 soldats canadiens et britanniques dans un mortel étau. Heureusement, l'ennemi n'a prévu qu'une offensive limitée et, comme ses troupes sont insuffisantes, est incapable d'exploiter la situation. De toute façon, les Allemands n'ont pas l'équipement adéquat pour se protéger contre le gaz et craignent l'arme nouvelle. Après une avance de deux milles seulement, ils s'arrêtent et se retranchent.

Deux soldats portant des masques à gaz utilisés après la bataille d'Ypres

Les Canadiens se battirent toute la nuit pour colmater la brèche. Ils organisèrent même une contre-attaque pour déloger l'ennemi du Bois des Cuisiniers, chênaie située près de Saint-Julien. Le matin, ils prirent l'ennemi d'assaut à deux nouvelles reprises et ce fut à chaque fois un désastre. Ils ne gagnèrent que peu de terrain, cela au prix de pertes extrêmement lourdes. Ces attaques leur donnèrent néanmoins un peu de répit pour colmater la brèche.

La bataille de Saint-Julien allait être plus âpre encore. Le 24 avril, les Allemands déclenchent une offensive afin d'anéantir une bonne fois pour toutes le Saillant. Un autre violent bombardement est suivi d'une nouvelle attaque au gaz, dirigée cette fois contre les Canadiens. Une furieuse bataille s'engage alors au milieu des éclats d'obus et des balles de mitrailleuses; handicapés par leurs fusils Ross qui s'enrayent constamment, pris de violentes nausées et essayant tant bien que mal de se protéger du gaz avec des chiffons boueux et imbibés d'eau, les Canadiens ne tiennent pas moins bon jusqu'à l'arrivée de renforts.

C'est ainsi que dès leur premier engagement important sur un champ de bataille européen, les Canadiens se font une réputation de redoutables soldats. Le Premier ministre reçoit des messages de félicitations. Cependant, la bataille avait coûté cher. En quarante-huit heures, 6 035 Canadiens, un homme sur trois, sont blessés et plus de 2 000 d'entre eux meurent. Ce sont de lourdes pertes pour le petit contingent de civils canadiens enrôlés depuis quelques mois à peine et qui n'avaient jamais imaginé aller au front et se battre - c'était un sinistre présage de ce qui les attendait.

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