La perte la plus spectaculaire

La dernière perte de la saison 1942 fut la plus grande, et peut-être la plus tragique de toutes. Il s’agit du traversier Caribou, qui faisait la liaison entre Sydney et Port-aux-Basques et qui fut coulé par le U-69 dans le détroit de Cabot, aux petites heures du matin, le 14 octobre 1942. Quand les torpilles du U-boot atteignirent leur cible, l’unique escorte du traversier, le NCSM Grandmère, se hâta d’aller éperonner l’attaquant puis lança six grenades sous-marines quand le sous-marin plongea. Le U-boot resta immergé tandis qu’en surface, les 237 passagers du Caribou tentaient de sauver leur vie.

Quatre-vingt-dix minutes durant, le capitaine du Grandmère, le lieutenant James Cuthbert, essaya de repérer et de détruire le sous-marin pour obéir aux ordres de ses supérieurs, ne cessant de penser qu’il aurait plutôt pu se porter au secours des survivants du Caribou. Il se joignit aux efforts concertés de secours aériens en mer. Plus tard, il se souviendrait des décisions pénibles que lui, et ceux qui s’étaient trouvés dans une situation analogue, avaient dû prendre :

Oh, mon Dieu, j’ai ressenti tout ce qu’on peut ressentir à un tel moment. Des choses avec lesquelles il faut vivre. On est déchiré, démoralisé. Terriblement seul... J’aurais dû continuer à chercher le sous-marin, mais je ne pouvais pas... pas avec ces femmes et ces enfants qui étaient là quelque part. Je risquais de lâcher des grenades sous-marines au milieu d’euxNote de bas de page3.

Cette nuit-là, à bord du traversier, il y avait 237 membres d’équipage et passagers : 46 membres d’équipage de la marine marchande de Terre-Neuve, 73 civils et 118 militaires canadiens, britanniques et américains. Cent un seulement survécurent au désastre. Trente et un membres d’équipage périrent, notamment le capitaine Ben Taverner et ses deux fils, Harold et Stanley, tous deux premier officier. Cinq autres paires de frères furent également tués de même que Bride Fitzpatrick, seule femme de la marine marchande de Terre-Neuve à être victime de l’ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les civils disparus, il y eut au moins cinq mères et dix enfants.

Nombre des militaires étaient des Terre-Neuviens de la Royal Navy ou des Canadiens en uniforme qui profitaient de leur permission pour retourner chez eux. Parmi eux, il faut citer deux infirmières de la Marine royale du Canada, Agnes Wilkie, seule infirmière militaire canadienne à avoir perdu la vie sous le feu de l’ennemi pendant la guerre; l’autre, son amie et sa compagne de voyage, Margaret Brooke, fut décorée de l’Ordre de l’Empire britannique pour les valeureux efforts qu’elle fit pour sauver Wilkie, la nuit où elles se trouvaient toutes deux sur un radeau de sauvetage à la dérive.

Plus que tout autre événement, la perte du Caribou montra à tous les Canadiens leur vulnérabilité aux attaques côtières et les convainquit que la guerre ne se confinait pas au théâtre européen. Heureusement, tandis que la population canadienne et terre-neuvienne pleurait ses morts, l’amiral Dönitz retirait ses sous-marins du golfe du Saint-Laurent. Les cinq derniers U-boot qu’il y avait envoyés s’étaient heurtés à une trop forte opposition et n’avaient coulé que cinq navires. Selon Dönitz, ce résultat ne justifiait pas une présence constante dans les eaux intérieures du Canada.

La saison avait été tragique : 21 navires avaient sombré, beaucoup d’autres avaient subi de graves dommages. Des avions avaient disparu, près de 300 personnes avaient perdu la vie. De précieuses cargaisons avaient été détruites, l’accès au port de Montréal, qu’on prétendait le mieux équipé du Canada, était terriblement réduit. Conscientes des ressources limitées qu’elles avaient pu mettre au service de la défense du théâtre du Saint-Laurent, les autorités militaires se morigénèrent tout bas et se promirent de faire mieux l’année suivante.

On pouvait tout de même parler d’une victoire. Sans cesse améliorées, les défenses avaient découragé les U-boot, à un degré que seul l’examen ultérieur des archives de guerre allemandes permettrait de confirmer. Même en plein conflit, d’ailleurs, le bilan n’était pas entièrement mauvais. Pour déterminer la réussite ou l’échec des activités des convois, le critère essentiel était le nombre de navires marchands arrivés à bon port.

L’Honorable Angus MacDonald, ministre de la Défense nationale pour les Forces navales, aborda ce sujet dans son allocution à la Chambre des communes du 17 mars 1943 :

(...) l’Honorable représentant de Gaspé (...) a dit (...) que (...) nous avaient fait perdre la bataille du golfe du Saint-Laurent. J’affirme que nous n’avons pas perdu la bataille du golfe du Saint-Laurent. Je ne donnerai pas les chiffres exacts, de ce qui pourrait peut-être aider l’ennemi, mais je puis dire que du total de tonnes que représentent les bateaux qui sont passés dans ce fleuve et dans ce golfe l’an dernier, la proportion de navires océaniques coulés ne représente que trois tonnes par 1 000 tonnes. C’est un assez bon résultat. Je connais la moyenne générale de tonnes que représentent les bateaux coulés dans le monde entier, et je puis affirmer que la perte de trois tonnes seulement par 1 000 tonnes de navires en mer est un assez bon résultat, meilleur même que la moyenneNote de bas de page4.

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