Attention!
Cette vidéo contient des scènes au contenu graphique qui pourraient choquer, et est réservée à un auditoire averti.
Description
Transcription
C’était pour rire. Nous étions en vacances.Et j’ai dit à quelqu’un : « Mon vieux, je crois que ça va chauffer un peu ici! » Nous voulions être bien entraînés et en bonne condition physique. Nous voulions suivre les ordres. Nous pouvons vaincre n’importe qui et n’importe quoi. Quels fous mortels! Nous sommes allés à Southampton où nous sommes montés à bord du Princess Beatrix. Trois péniches d’assaut étaient accrochés à chacun de ses flancs, au lieu des embarcations de sauvetage. Lord Louis Mountbatten est monté à bord, il nous a tous réunis et nous a raconté une blague... ... puis il a dit : « Notre destination est Dieppe, car c’est un endroit peu fortifié. » J’ai dit : « On va avoir la surprise, c’est ça qui est notre atout ! » Nous nous sommes rendus là-bas sans aucune difficulté. On aurait cru qu’on faisait une randonnée en bateau un samedi soir. Y’en a qui se contaient des blagues, d’autres priaient, puis... moi sur mon pont arrière... je priais moi aussi. Je me rappelle avoir vu un avion au-dessus de nous. C’était sûrement un appareil allemand. Il a largué des fusées éclairantes. Nous étions assez loin en mer, mais les fusées ont illuminé la Manche, vous savez. On pouvait voir les navires d’escorte et toutes les petites péniches de débarquement. C’était comme le premier juillet. C’était tout simplement fantastique, avec les munitions traceuses, les couleurs et tout le reste. C’était féérique! Les Spitfire défilaient, les escadrilles les unes à la suite des autres, douze avions à la fois, et nous ne savions pas ce qui se passait. Ce fut la plus grande bataille aérienne : imaginez-vous 3 000 sorties faites par les Britanniques et presque 1 000 par les Allemands. Cela fait beaucoup d’avions dans le ciel en même temps. En même temps, tous ces bombardiers bimoteurs - c’était des Hudson, je crois - traversaient la Manche. Ils n’ont jamais touché quoi que ce soit! Les bombardiers en piqué Stuka étaient une véritable plaie : ils piquaient en faisant un bruit strident, vous savez! Ils lâchaient leurs bombes, mais ce bruit strident était affreux. Nous sommes parvenus à notre destination vers 6 h, mais nous n’avons pas pu débarquer avant environ 6 h 30. Les bateaux ont commencé à avancer et puis là, en approchant de Dieppe, les Allemands ont ouvert un feu meurtrier sur les bateaux. Vous auriez dû voir le tapage qu’il y avait là. On s’entendait pus. On était sourd. Les Allemands ont eu la partie belle. Ils pouvaient nous descendre à volonté. Nous étions censés avoir pour adversaire un bataillon de pionniers allemands fatigués rescapés du front russe. Je peux vous dire qu’ils étaient loin d’être fatigués! Les Allemands étaient des maîtres de la télémétrie et de la conduite du tir; ils battaient tout le secteur de leur feu. Ils avaient des canons dans les falaises à notre droite et à notre gauche, et ils avaient installé des mitrailleuses dans les bâtiments en face de nous. La plage était couverte de gros cailloux sur lesquels les chars n’avaient aucune traction. Les chars étaient carrément inutiles. Leurs équipages faisaient de leur mieux, mais en vain. Il n’était pas possible de faire entrer les chars dans Dieppe même. On ne savait jamais quand on allait être touché. Dans l’armée de terre, c’est impossible. On ne sait jamais quand on va être touché. Vous voyez le colonel qui se fait tuer devant vous, puis c’est au tour du sergent-major, là sous vos yeux! Ce n’est pas un jeu, mon vieux! Tu te les bouges, et vite! J’ai atteint la plage en titubant. Que des morts et des parties de corps humain, éparpillés partout. Alors, je courais sur des gars morts ou criant et appelant au secours. Je me répétais : « Ne t’arrête pas. Continue! » Puis là, y’a une bombe de mortier qui a tombé à sa droite et puis moi, j’ai été protégé par son corps. J’ai arraché sa deuxième plaque d’identité. Nous en portions tous deux. On en laisse une avec le corps et l’on prend l’autre. La plupart des morts étaient empilés près du mur de protection côtier. Les soldats n’avaient pas pu aller plus loin, sauf quelques-uns qui avaient réussi à entrer dans la ville. La marine essayait d’envoyer des péniches de débarquement à notre secours, mais elle n’y arrivait pas. Les mortiers allemands étaient d’une précision incroyable. Les Allemands avaient dû s’exercer mille et une fois pour être aussi précis. Il y avait quelques survivants qui nageaient puis... je les voyais prendre des plonges comme ça parce que les Allemands essayaient de tous les massacrer. Le HMS Berkeley est venu prendre des troupes à son bord. Il laissait pendre des cordes et des filets sur ses flancs, mais il ne s’arrêtait pas. Il fallait attrapper une corde ou un filet, puis s’efforcer de ne pas lâcher prise, car votre vie en dépendait. Chacun devait se hisser à bord par ses propres moyens. La coque du navire était couverte de sang. Oui, c’est ça, les souvenirs de Dieppe. Vers onze heures, on s’est aperçu qu’un de nos pelotons qui avançait vers nous avec les Allemands en arrière. Ils se servaient de notre peloton comme bouclier. Là, le commandant de compagnie... Y’en a qui voulaient tirer... Le commandant de compagnie a dit : « Non, non. On est pas pour tirer [..] pis tuer nos hommes. » Et là, il a donné l’ordre de se rendre. Ils sont venus à moi et ils pouvaient voir que j’étais blessé. Je perdais du sang. Chaque fois que je parlais, des gargouillements provenaient de ce trou, ici, et le sang sortait et de l’air aussi. Moi je faisais le mort. L’Allemand quand il est arrivé à moi... Il a tourné mon camarade et puis, quand il est arrivé à moi ben... j’avais le bras comme ça... Ça fait que je suis chatouilleux moi, comme y’en a pas deux. Fait que j’ai eu un soubresaut et puis il m’a dit : « Komt, komt mein Leiber. » On nous a rassemblés dans une cour d’école au pas de marche. Là, un Spitfire nous a survolés, et les Allemands ont tiré dessus. Alors, le pilote a décrit un cercle, est revenu, a vu un groupe d’hommes et a dit : « Partagez-vous donc ceci! » Plusieurs ont été tués, y compris deux des nôtres. Le lendemain matin, les trains sont arrivés, les wagons. Là, on nous a embarqué 40 par wagon. Et là, on s’est dirigé sur Verneuil. Le train s’est arrêté à Lammsdorf, la station la plus proches du camp de prisonniers. La première chose que nous avons vue quand ils ont ouvert les portes... ce fut des prisonniers russes qui déchargeaient un train de munitions, et les Allemands étaient munis de fouets. Nous étions certains qu’on allait nous exécuter. Nous avions faim, nous avions froid et nous étions très mal en point. À dire vrai, je m’en fichais complètement. Là, on nous mettait le nez... les orteils au mur pis le nez au mur, pis on nous mettait des chaînes, attachées en arrière. Nous avions construit un excellent tunnel par lequel 52 prisonniers ont pu s’échapper. Une fois sorti, vous êtes seul en territoire ennemi, et bien des gens vous cherchent. En fait, aucun des fugitifs n’a pu rentrer au pays. Nous étions censés recevoir une médaille pour le raid de Dieppe, mais Churchill s’y est opposé : « Pas de médaille pour ceux qui ont échoué! » J’imagine que ceux qui dirigeaient les choses avaient des idées différentes sur l’opération, mais pour les soldats ordinaires, ce ne fut rien d’autre qu’une mission suicide. Moi, j’ai pas pu m’empêcher de dire : « Ça a été une boucherie. » Quel gaspillage! La vie ne vaut pas grand’chose, n’est-ce pas?