Normandie 1944

Introduction

Un demi-siècle dans le contexte de la vie trépidante que nous menons, c'est long. Les Canadiens vivent dans un pays privilégié et ils oublient peut-être trop facilement les grands événements qui leur ont permis d'évoluer et de prospérer dans un climat de liberté. Nombreux sont ceux qui oublient même l'importance du rôle que leurs compatriotes ont joué lors de la plus grande invasion navale de tous les temps, l'attaque des Alliés en Normandie, le 6 juin 1944 et la longue et épuisante bataille qui suivit dans la campagne normande.

Cet été-là, pendant dix semaines de chaleur étouffante, les soldats inexpérimentés de la 1re Armée canadienne affrontèrent un ennemi puissant et subirent ainsi qu'infligèrent de lourdes pertes. La campagne de Normandie prit fin au cours de la troisième semaine du mois d'août. Les armées nazies avaient subi une défaite cuisante et les régiments canadiens y avaient grandement contribué. Entre-temps, l'armée de novices était devenue une force militaire extrêmement efficace. Voici son histoire.

« Prêts, toujours prêts »

Lors de l'invasion de la Normandie, le Canada était en guerre depuis près de cinq ans. L'Allemagne avait envahi la Pologne le 1er septembre 1939 par voie d'un acte d'agression non provoquée. La Grande-Bretagne et la France s'étaient engagées à protéger la souveraineté de la Pologne. Les deux pays avaient sommé l'Allemagne de retirer ses troupes, mais leur requête était restée lettre morte. Le 3 septembre, l'état de guerre était donc déclaré entre les Alliés et l'Allemagne nazie.

Le Canada était alors un pays accablé par la dépression. Il n'avait aucune influence - et ne cherchait pas à en avoir - sur la conjoncture diplomatique des années 1930 qui avait mené l'Europe sur le chemin de la guerre. Le Canada souhaitait la paix à tout prix et donna son appui aux tentatives du Premier ministre britannique Neville Chamberlain pour apaiser le führer de l'Allemagne nazie, Adolf Hitler. Mais, la guerre éclata. Les Canadiens abhorraient la perspective d'un autre conflit. Il s'était à peine écoulé le temps d'une génération depuis les quatre années de combat sur les champs de bataille français et dans les Flandres, là où 66 000 jeunes Canadiens et Canadiennes avaient laissé leur vie.

Néanmoins, comme ce fut le cas lors de la Première Guerre mondiale, la force des liens ancestraux se manifesta de nouveau. Les sentiments de loyauté envers la Grande-Bretagne et la menace que le nazisme posait à la liberté et à la démocratie appelaient une seule réponse : le 10 septembre, le Parlement canadien déclara la guerre à l'Allemagne.

Le début de la longue attente

Étant donné son statut de partenaire junior des forces alliées, le gouvernement canadien décida de s'engager dans une guerre à « responsabilité limitée ». Le Dominion entendait soutenir l'effort de guerre des Alliés par voie d'une aide matérielle (nourriture, matières premières et production industrielle). Le Canada deviendrait notamment l'« aérodrome de la démocratie » du fait que ses vastes espaces ouverts serviraient à l'entraînement des pilotes dans le cadre du British Commonwealth Air Training Plan.

Ottawa espérait que ne se répète pas l'horrible scénario de la Grande Guerre qui fit des milliers de victimes et celui d'une autre crise comme celle qui déchira le pays en 1917 à cause de la conscription. La Grande-Bretagne et la France disposaient de forces militaires importantes. Elles fourniraient donc le gros des effectifs de combat quoique le Canada envoya la 1re Division canadienne d'infanterie en Grande-Bretagne en décembre 1939. De toute manière, le Canada se devait de rebâtir ses forces combattantes.

Mais la conquête foudroyante de l'Europe de l'ouest par l'Allemagne au printemps et à l'été 1940 vint annihiler cette politique de participation limitée. En deux mois, la Norvège, le Danemark et les Pays-Bas furent envahis et la France, vaincue. Des milliers de soldats britanniques et français échappèrent de justesse à la capture grâce à la présence d'une flottille hétéroclite composée de navires de guerre et de bateaux de plaisance qui réussirent à les transporter du port de Dunkerque jusqu'en Angleterre. Ils purent combattre de nouveau, mais durent abandonner derrière eux leurs blindés, leurs véhicules et leur artillerie.

Les soldats de la 1ere Division canadienne d'infanterie - qui s'entraînaient en Angleterre - furent donc appelés à faire face aux légions triomphantes d'Hitler. En fait, après la reddition de la France, en juin 1940, le Canada - dont les forces militaires étaient entièrement constituées de volontaires - devint le meilleur allié de la Grande-Bretagne et le demeura jusqu'à ce qu'un an plus tard, l'Union soviétique entre dans le conflit après l'attaque d'Hitler contre l'URSS. La grande coalition alliée fut complète après le raid surprise des Japonais sur Pearl Harbour, le 7 décembre 1941, et la déclaration de guerre de l'Allemagne contre les États-Unis quelques jours plus tard.

Escadrille de chasseurs Spitfire canadiens

Entretemps, la Grande-Bretagne et les membres du Commonwealth ont constitué le seul obstacle à la victoire de l'Allemagne nazie. La bataille de Grande-Bretagne eut lieu au cours de l'été et de l'automne 1940 et un groupe de pilotes intrépides - au nombre desquels on comptait quelques Canadiens - à bord leurs Spitfires et de leurs Hurricanes réussirent à distance la Luftwaffe et à contrecarrer les plans d'Hitler qui voulait envahir les Îles britanniques. Peu après, les équipages canadiens de bombardement commencèrent leur rituel nocturne qui consistait à braver les tirs anti-aériens et les chasseurs de nuit de plus en plus rusés afin de bombarder les sites industriels allemands. Pendant ce temps, des marins canadiens escortaient les convois de navires pour assurer la ligne vitale de ravitaillement entre l'Amerique du Nord et la Grande-Bretagne.

La situation de l'armée canadienne Canada était complètement différente. Jusqu'au milieu même de 1942, elle avait surtout joué un rôle passif. Les soldats canadiens n'avaient jusqu'alors participé qu'à la défense héroïque, mais futile, de Hong Kong, qui avait été organisée par un état-major de brigade et deux bataillons d'infanterie qui, en décembre 1941, s'étaient opposés à des forces japonaises supérieures. Le contingent canadien comptait près de 2 000 hommes et il subit 40 p. 100 de pertes dans cette épouvantable bataille et dans les camps de prisonniers de guerre.

En 1942 aux yeux de son commandant, l'armée canadienne en Grande-Bretagne était un poignard pointé vers le coeur de l'Allemagne. Au lieu de cela, les soldats canadiens avaient connu trois interminables années d'entraînement, de service de garnison et de défense côtière. Ils attendaient avec angoisse et impatience le moment de participer à l'effort de guerre. Leur période d'inactivité allait bientôt prendre fin d'une manière abrupte et tragique.

Le baptême du feu - Dieppe

Les opérations des Alliés sur mer et dans les airs traçaient la voie vers la victoire. Les leaders alliés décidèrent toutefois de concentrer leurs efforts sur la défaite d'Hitler avant de s'occuper du problème japonais. Il ne faisait aucun doute que la victoire viendrait seulement avec les combats terrestres. Il fallait chasser les forces nazies des pays occupés et envahir l'Allemagne. Cela signifiait l'invasion de l'Europe occidentale, mais pour ce faire, il fallait d'abord réunir les effectifs militaires et le matériel nécessaires, mettre à l'épreuve la doctrine et l'équipement en vue des opérations amphibies, et sonder les défenses allemandes. Il fallait aussi venir à la rescousse de l'union soviétique assiégée. Enfin, les généraux, les politiciens et la population du Canada insistaient pour que leurs troupes frustrées qui se morfondaient en Angleterre aient la possibilité de goûter à la bataille.

Le Combined Operations Headquarters décida donc de lancer un raid sur le port français de Dieppe, le 19 août 1942. La 2e Division canadienne d'infanterie fournirait le gros des troupes d'assaut. Bilan : un véritable massacre. L'ennemi était prêt à cette attaque qui fut précédée par un bombardement minimal. Les positions allemandes ne furent pas touchées.

Les assaillants vécurent dix heures de véritable enfer. Des bataillons complets furent presque annihilés. Quelques Canadiens parvinrent à débarquer de leurs péniches et à se rendre tant bien que mal vers la plage. Du haut de sa forteresse imprenable, l'ennemi jeta sur eux son feu meurtrier. Les chars d'assaut qui n'avaient pas été submergés parvenaient à peine à avancer sur la plage jonchée de galets gros comme des balles de base-ball. De plus, comme le réseau de communication était perturbé, des troupes supplémentaires furent envoyées dans ce charnier. C'est grâce à l'audace qui les animait et à leur courage que quelques Canadiens purent traverser la plage et se rendre jusque dans la ville.

Les pertes furent tout simplement catastrophiques. Les forces d'assaut comprenaient quelque 5 000 Canadiens. Le bilan fut terrible : 3 367 pertes dont 907 morts au combat. La forteresse d'Europe d'Hitler semblait imprenable. Le sacrifice des Canadiens ne fut toutefois pas complètement vain puisque le succès du jour J deux ans plus tard y fut en partie lié.

La campagne d'Italie

Troupes canadiennes avançant vers Melfa, Mai 1944

Après la débâcle de Dieppe, le vent commença lentement à tourner en faveur des Alliés. La 6e Armée allemande fut anéantie lors de la bataille de Stalingrad. En novembre 1942, les Britanniques évincèrent l'Afrika Korps du général Rommel lors de la bataille d'El Alamein. Une force anglo-américaine débarqua en Algérie et au Maroc, et en mai 1943, les Allemands furent expulsés de l'Afrique du Nord. Ce fut une défaite cuisante pour Hitler. Les Alliés décidèrent alors d'attaquer le point supposément le plus vulnérable des puissances de l'Axe, le sud de l'Europe.

Les soldats canadiens jouèrent un rôle de premier plan dans le campagnes d'Italie. Après Dieppe, les 250 000 soldats de la 1re Armée canadienne reprirent l'entraînement en Angleterre. Les Britanniques acceptèrent la demande du gouvernement canadien afin que la 1re Division canadienne d'infanterie et une brigade de chars d'assaut participent à l'invasion d'Italie.

Les Canadiens débarquèrent en Sicile le 10 juillet 1943. Ils se comportèrent très bien au cours des quatre semaines de combat sur un terrain montagneux et accidenté. Le bilan fut terrible, mais les Canadiens firent leurs preuves au combat.

Suivit alors une campagne exténuante dans la péninsule italienne. L'Italie capitula sans condition en septembre 1943, mais les Allemands prirent immédiatement le contrôle du pays. La victoire contre les soldats chevronnés de la Wehrmacht n'allait pas être facile. Au cours des derniers mois de 1943 et de la première moitié de 1944, l'infanterie et les chars d'assaut du 1er Corps d'armée canadien (la 5e Division blindée canadienne arriva de Grande-Bretagne à la fin de 1943) se joignirent aux autres troupes alliées afin de remonter péniblement la botte de l'Italie. La topographie favorisait les défenseurs et les Allemands ne ratèrent aucune occasion de livrer d'habiles combats d'arrière-garde.

Encore une fois, les Canadiens durent se battre contre des unités ennemies d'élite et subirent de lourdes pertes, notamment au cours de la bataille d'Ortona - que la presse appela « la petite Stalingrad » en décembre 1943. Mais les soldats des divisions canadiennes étaient eux aussi de féroces guerriers. L'adversaire dut s'incliner et les Canadiens pavèrent la voie à la libération de Rome le 4 juin 1944. En tout, 93 000 Canadiens servirent en Italie. Le Canadiens accusèrent 25 p. 100 de pertes, dont plus de 5 900 morts. La campagne permit néanmoins d'immobiliser vingt divisions allemandes, fait non négligeable puisque deux jours plus tard, s'amorça la libération de l'Europe de l'ouest que l'on attendait depuis longtemps.

Plans d'invasion et préparatifs

La planification du « deuxième front » était en cours depuis 1942. Au printemps de 1944, tout était prêt en vue de l'opération « Overlord », l'invasion de la France et l'attaque, l'opération « Neptune ». Le général américain et commandant suprême des Alliés, Dwight D. Eisenhower et son état-major avaient décidé de lancer l'attaque dans la région de Cotentin-Caen sur la côte normande. Pour les forces d'invasion et la couverture aérienne, le parcours serait plus long et périlleux que le chemin plus court entre Dover et le Pas-de-Calais - là où les Allemands attendaient les débarquements -, mais les plages de Normandie étaient propices, les défenses ennemies moindres et la possibilité de surprise plus grande.

L'expérience de Dieppe l'avait confirmé et les améliorations que les Allemands avaient apportées à leur défense le prouvèrent aussi : un débarquement dans un port fortifié était voué à l'échec. L'invasion fut donc planifiée en conséquence. Jusqu'à ce qu'un port tombe aux mains des Alliés, le ravitaillement essentiel serait débarqué dans des ports artificiels « Mulberry » construits à partir de navires coulés et de gros caissons de béton. Il fallait aussi acquérir une suprématie aérienne et navale. L'invasion allait donc être précédée par des bombardements navals et aériens massifs. On installa un réseau de liaison navire-terre efficace. On avait également mis au point de nombreuses péniches de débarquement pour acheminer vers les plages l'infanterie et les chars d'assaut. Le secret complet et la sécurité étaient le mot d'ordre. On avait même établi une « fausse » armée dans cette région de l'Angleterre qui constituait un départ d'attaque idéal vers le Pas-de-Calais. Enfin, les opérations amphibies effectuées précédemment en Afrique du Nord et en Sicile avaient permis de perfectionner de nouvelles tactiques et armes, et de mettre au point du matériel et des dispositifs ingénieux comme la voiture amphibie (auto blindée de transport de matériel et de troupes qui pouvait passer directement de la mer au rivage) et les chars Sherman DD (duplex drive - char amphibie à double propulsion) qui pouvaient avancer dans l'eau, puis rouler sur terre.

Selon le plan d'invasion, cinq divisions d'infanterie devaient débarquer sur la plage sur une étendue de cinquante milles (quatre-vingt kilomètres) le long de la côte française. La 2e Armée britannique - comprenant des unités de la 1ere Armée canadienne du général H.D.G Crerar - devait constituer le flanc gauche de ce front, et la 1re Armée américaine, le droit. Trois divisions aéroportées - l'une sur le flanc britannique, qui incluait le 1er Bataillon canadien de parachutistes, et deux du côté des Américains - les précéderaient pour ralentir l'ennemi, et pour faciliter l'expansion de la tête-de-pont.

Les commandants de l'invasion choisirent la 3e Division canadienne d'infanterie, dirigée par le major-général R.F.L. Keller, ainsi que la 2e Brigade blindée canadienne pour participer à l'attaque navale. Deux des trois brigades de la 3e Division devaient débarquer dans la première vague d'assaut sur la plage « Juno ». Le Regina Rifle Regiment et le Royal Winnipeg Rifles de la 7e Brigade d'infanterie, de même qu'un détachement du Canadian Scottish Regiment, suivraient dans le secteur « Mike », tandis que le reste du Canadian Scottish restait en réserve. Le secteur « Nan » devait être attaqué par la 8e Brigade du Queen's Own Rifles of Canada et par le North Shore (New Brunswick) Regiment, soutenu par Le Régiment de la Chaudière.

Les chars d'assaut des 1st Hussars et du Fort Garry Horse débarqueraient avant l'infanterie pour affaiblir les défenseurs et assurer le feu de couverture. Les pièces de l'Artillerie royale canadienne seraient débarquées rapidement à l'appui des opérations. Le Corps royal de santé de l'armée canadienne soignerait les blessés. De son côté, le Corps du génie royal canadien s'occuperait de percer une brèche dans les rangs de l'ennemi et le Service des transmissions royal canadien assurerait la bonne marche des communications. Le Corps d'intendance de l'armée royale canadienne se chargerait ensuite d'assurer le ravitaillement (nourriture, carburant, munitions et autres articles nécessaires pour la guerre).

Selon le plan des Alliés, les unités canadiennes devaient établir une tête de pont sur la plage, s'emparer des trois petites villes le long de la côte, puis avancer dix milles ( seize kilomètres) à l'intérieur des terres afin d'occuper les hauteurs à l'ouest de Caen à la fin du jour J. Les renforts de la 9e Brigade d'infanterie (The Highland Light Infantry of Canada; The Stormont, Dundas and Glengarry Highlanders; The North Nova Scotia Highlanders)et les chars d'assaut des Fusiliers de Sherbrooke devaient ensuite les appuyer afin de parer à la contre-attaque prévue des Allemands. Quelque 15 000 Canadiens devaient participer au débarquement. Les autres éléments de la 1re Armée canadienne - dont le commandement relevait du général Crerar, la 2e Division canadienne d'infanterie et la 4e Division blindée canadienne - devaient s'établir en Normandie au cours des quelques semaines qui allaient suivre.

L'invasion fut fixée à l'aube du 5 juin 1944, l'heure à laquelle la marée haute serait le plus favorable à l'opération. Un nombre sans précédent d'hommes, de matériel et de véhicules fut affecté à cette opération qui comportait néanmoins des risques. En effet, même s'ils étaient prêts, déterminés et bien entraînés, bon nombre de soldats Canadiens n'avaient encore jamais fait face à l'ennemi.

L'adversaire

Même s'il était affaibli, l'ennemi était encore très dangereux. Les forces armées allemandes étaient aguerries. Cinq années de combats acharnés sur plusieurs fronts, notamment en Union soviétique, avaient affaiblies les forces allemandes. Malgré tout les forces endurcies de la Wehrmacht—dirigées de main de maître—demeuraient encore les meilleures au monde.

Comme l'invasion était imminente, les Allemands renforcèrent leurs défenses en France. Jusque là, la France avait surtout servi à l'entraînement, au repos et au rétablissement des forces allemandes. Sous la gouverne du célèbre « renard du désert », le feld-maréchal Erwin Rommel, les Allemands érigèrent le « mur de l'Atlantique », un assemblage d'imposantes casemates en béton renforcés d'acier, de barbelés, de mines, d'artillerie, de nids de mitrailleuses, de fosses de mortier et d'obstacles sur la plage. Les positions allemandes furent occupées par de meilleures unités, notamment les divisions Panzer et par les troupes d'élite SS dont le moral et le zèle étaient légendaires. Ces forces allemandes disposaient également d'un armement supérieur comme les chars d'assaut Panther et Tiger et les canons de 88mm à double fin antichars et antiaériens.

L'ennemi était donc prêt à recevoir chaudement les Alliés. Si les formations stationnaires allemandes postées sur le littoral de Normandie réussissaient à tenir bon jusqu'à l'arrivée de leurs réserves blindées et motorisées, cela pouvait être fatal.

Le jour J

Le 5 juin, le temps était orageux. L'opération fut donc reportée même si de nombreuses unités étaient déjà en mer. La température ne semblait pas vouloir s'améliorer, mais les météorologues alliés prévoyaient une légère accalmie le lendemain. Sachant que la lune et la marée ne seraient pas propices à l'opération avant un autre mois, le général Eisenhower donna le feu vert. Il ne pourrait plus être question de faire marche arrière.

Les aviateurs et les marins canadiens comptèrent parmi les premiers à engager le combat. Le Corps d'aviation royal canadien participait déjà depuis plusieurs mois au bombardement de cibles clés allemandes dans la zone d'invasion : les routes, les ponts, les chemins de fer, les terrains d'atterrissage, les centres de commandement et de transmission. Le jour J, les membres du ARC se joignirent aux 171 escadrilles alliées qui lancèrent l'attaque le jour J. À l'approche de l'heure H, les bombardiers Lancaster du groupe no 6 du ARC pulvérisèrent les défenses côtières allemandes au moyen de milliers de tonnes d'explosifs. Les pilotes de combat canadiens combattirent la Luftwaffe du ciel sombre et aidèrent à assurer avec brio la suprématie des airs aux Alliés. Ils assurèrent une protection aux soldats sur la plage et attaquèrent les formations terrestres allemandes. Depuis 1940, les escadrilles no 441, 442 et 443 du ARC étaient les premiers avions alliés à quitter le sol français pour aller au combat. Ils continuèrent à faire des ravages parmi les colonnes ennemies, à soutenir les offensives tout au long de la campagne et à faire pencher la balance tactique en faveur des Alliés.

La Marine royale du Canada envoya 109 navires et 10 000 marins pour se joindre à l'armada massive de 7 000 navires alliés qui prirent la mer le jour J. Malgré une mer agitée et la pluie, ils réussirent à contenir la flotte allemande dans les ports. Les dragueurs de mines participèrent à la dangereuse, mais indispensable tâche d'ouvrir, pour la flotte d'invasion, une voie sûre à travers la Manche. Les destroyers canadiens comme le NCSM Algonquin et le NCSM Sioux réduisirent au silence les batteries ennemies de la défense côtière et assurèrent la couverture des attaques terrestres lancées au cour des jours qui suivirent. Les croiseurs marchands armés NCSM Prince Henry et NCSM Prince David transportèrent les troupes canadiennes et les péniches de débarquement et ramenèrent plus tard les blessés canadiens en Angleterre. Les flottilles de péniches de débarquement de la MRC transportèrent les troupes d'infanterie et les chars d'assaut et leur assurèrent un soutien supplémentaire d'artillerie.

À l'aube du 6 juin, les parachutistes alliés - comprenant 450 Canadiens - commencèrent à sauter ou à atterrir en planeurs derrière les défenses côtières allemandes. Des rafales de vent les avaient dispersés, moins nombreux que l'adversaire et ne portant que des armes légères, ils réussirent néanmoins à capturer un quartier général allemand, à détruire un pont clé, à s'emparer d'un carrefour important, tout en semant la confusion et le désordre dans les rangs ennemis.

Pendant ce temps, les soldats canadiens qui devaient débarquer sur la plage Juno s'approchaient prudemment de la côte dans leurs péniches de débarquement. Transis et souffrant du mal de mer, ils ne perdaient quand même pas courage. Dans le secteur « Mike », la plupart des chars d'assaut des 1st Hussars parvinrent jusqu'au rivage sans encombre afin de couvrir le débarquement des troupes des Regina Rifles tout juste après 8 heures. Heureusement, puisque le bombardement préliminaire n'avait pas permis de réduire au silence les positions de défenses allemandes. Seuls des coups portés directement à travers les fentes d'observation pouvaient détruire les abris de mitrailleuses bétonnés quasi invincibles. Grâce à leurs efforts concertés, les chars d'assaut et l'infanterie parvinrent à quitter la plage et à se rendre jusqu'au village de Courseulles-sur-Mer pour y livrer des combats de maison à maison. Ils arrivèrent à l'intérieur des terres vers la fin de l'après-midi. D'autres soldats des Regina Rifles n'atteignirent jamais la plage. Une compagnie de réserve subit des pertes terribles lorsque sa péniche de débarquement heurta des mines cachées par la marée haute.

La compagnie du Victoria's Canadian Scottish et la plupart des troupes des Royal Winnipeg Rifles du secteur « Mike » parvinrent à se rendre jusqu'à la plage sans trop de difficulté, grâce notamment au tir précis des canons de la Marine qui neutralisèrent la batterie allemande qui dominait ce secteur de la plage. La compagnie des Winnipeg à l'extrémité ouest de Courseulles n'eut pas la même chance. Les bombardements avaient raté leurs cibles et les péniches de débarquement étaient encore loin du rivage lorsqu'elles furent assaillies par le tir des canons. Comme l'indique le journal de l'unité, les troupes n'hésitèrent toutefois pas un instant à donner l'assaut. De nombreux hommes furent tués dès l'instant où ils se mirent à marcher dans l'eau qui leur arrivait à hauteur de poitrine. Les survivants parvinrent quand même à repousser les défenseurs de la plage, à désamorcer les mines et à occuper les villages côtiers environnants. La victoire fut néanmoins coûteuse. En moins de quelques heures, la compagnie perdit les trois quarts de ses hommes.

Les hommes du régiment des « Little Black Devils » - tel qu'on l'avait surnommé - ne faillirent pas à leur tâche si difficile qu'elle fut et firent preuve d'un courage et d'une détermination extraordinaires. Ils ne furent pas les seuls. Le commandant des Winnipeg Rifles rendit plus tard hommage au « courage, à l'habileté et au sang-froid » des 1st Hussars qui soutinrent maintes fois son bataillon tout au long du jour J sans même penser à leur propre sécurité ni à leur propre fatigue... »

Dans le secteur « Nan » de la plage Juno, le North Shore Regiment et le Queen's Own Rifles essuyèrent le feu des emplacements de pièces ennemies qui avaient résisté au bombardement préliminaire. Les défenseurs d'une casemate blindée infligèrent de lourdes pertes aux North Shores et détruisirent plusieurs chars Sherman du Fort Garry Horse avant d'être réduits au silence. Les autres compagnies du North Shore atteignirent la grève sans encombre, mais il leur fallut six heures et l'appui des blindés pour s'emparer de Tailleville.

Le Toronto Queen's Own Rifles fut la plus éprouvée de toutes les unités canadiennes le jour J. Le bombardement initial de leur secteur du « Nan » avait à peine ébranlé les fortifications de l'ennemi. Les chars d'assaut DD étaient censés avancer dans l'eau et précéder l'infanterie. Mais comme le raconte un commandant de char « les hautes vagues les forcèrent à débarquer après l'infanterie à quelques centaines de mètres de la bouche des canons défendant la plage. » Seulement quelques-uns participèrent aux combats.

Photographie aérienne

Une demi-heure en retard, la péniche de débarquement transportant le Queen's Own atteignit la grève sans encombre. On assista ensuite à un véritable bain de sang. Les hommes s'élancèrent dans une course folle et à découvert vers une digue située à quelque 183 mètres de distance. Un canon allemand 88, qui était dissimulé, se mit à tirer sur le peloton de tête d'une compagnie et en anéantit les deux-tiers avant d'être réduit au silence. Une poignée d'hommes purent s'échapper.

Une deuxième compagnie du Queen's Own débarqua directement devant un emplacement fortifié ennemi indemne, et 50 p. 100 des hommes succombèrent à l'attaque jusqu'à ce que trois tireurs viennent à bout de l'adversaire au moyen de grenades à main et d'armes portatives. Le Queen's Own dut en payer le prix, mais ses hommes réussirent à quitter la plage. Le journal de guerre de ce régiment - l'un des plus vieux de l'armée canadienne - témoigne de l'esprit inaltérable qui animait les hommes malgré les conditions pénibles.

Les unités de réserve du Canadian Scottish Regiment et du Régiment de la Chaudière arrivèrent tout juste après la première attaque. Le Canadian Scottish Regiment subit les pertes les plus faibles de tous les bataillons canadiens, le jour J. En outre, comme la marée montait, de nombreuses péniches de débarquement du Régiment de la Chaudière heurtèrent des mines submergées et les occupants n'eurent d'autre choix que de jeter leur matériel par-dessus bord et de nager jusqu'au rivage. Les hommes des deux régiments se mirent à déferler sur la plage. À midi, la 9e Brigade d'infanterie approchait de la grève pour consolider les gains durement obtenus par la Division.

Une seule unité canadienne parvint à atteindre son objectif le jour J. La première ligne de défense allemande fut néanmoins complètement annihilée. Le soir venu, les troupes canadiennes avaient avancé à l'intérieur des terres plus loin que tous les autres Alliés. Un véritable exploit. Les pertes furent moins élevées que prévues, mais elles furent quand même importantes. Un journaliste canadien raconte que « les corps des Allemands morts jonchaient les dunes à côté des emplacements de canon ». « À leurs côtés, des Canadiens en tenues de combat maculées de sang, gisaient dans le sable et l'herbe, sur les fils métalliques et autour des forts de béton.... Ils n'avaient savouré que quelques minutes de leur victoire. C'est tout. » Trois cent quarante Canadiens donnèrent leur vie pour assurer le succès du jour J. Cinq cent soixante quatorze autres furent blessés et quarante-sept furent faits prisonniers.

débarquements du jour J

Et le succès fut effectivement retentissant. Les Britanniques et les Américains avaient également débarqué et pénétré à l'intérieur des terres. Les têtes de plage des Alliés formèrent rapidement un front continu. Vers la fin du jour J, les Alliés avaient débarqué 155 000 soldats en France par voie des airs et de la mer, 6 000 véhicules dont 900 blindés, 600 canons, et 4 000 tonnes d'approvisionnements, et ce, à la stupéfaction de l'ennemi. Le Mur de l'Atlantique avait été percé. Mais la bataille ne faisait que commencer. La tête de pont devait être raffermie et prolongée avant que la Wehrmacht ne repousse les Alliés dans la mer.

Les Allemands contre-attaquent

La contre-attaque ne se fit pas attendre longtemps, et les Canadiens allaient en ressentir toute la fureur. Le 7 juin, les troupes canadiennes poursuivirent leur avance. Le Royal Winnipeg Rifles et le Regina Rifles atteignirent leurs objectifs du jour J sans trop d'effort. Il n'en fut toutefois pas ainsi pour le North Nova Scotia Highlanderset le Sherbrooke Fusiliers Regiment (27th Armored) qui avaient reçu l'ordre d'occuper deux villages à la périphérie de Caen. À Buron, les Canadiens eurent à composer avec les troupes allemandes bien aguerries qui les attendaient, les Panzers. Des combats intenses d'une maison à l'autre s'ensuivirent avant que les Allemands fussent évincés.

Ce n'était que le commencement, car le gros des Forces canadiennes avait évité Buron et s'étaient dirigées vers Authie. C'est là que les Canadiens affrontèrent des troupes d'élite allemandes, la 12e Division Panzer qui était composée de fanatiques de la Jeunesse hitlérienne. Ces jeunes, âgés de 18 ans et inexpérimentés, étaient prêts à mourir pour leur Führer. Ils étaient en outre commandés par des officiers implacables, tous vétérans des combats cruels du front oriental. Ces troupes impitoyables ne concédaient rien et les Canadiens encore novices n'avaient jamais rencontré pareil ennemi.

Les Allemands fondirent sur les Canadiens avec des résultats dévastateurs. Une compagnie des North Nova fut oblitérée. Les obus des chars du Sherbrooke Fusiliers Regiment (27th Armored) rebondissaient simplement sur l'armure des Mark IV allemands, dont les canons à longue portée transformèrent en chars de feu les Shermans si facilement inflammables. Les pertes furent élevées des deux côtés lorsque les combats corps à corps commencèrent. Les Canadiens firent nombre de victimes chez les Allemands, mais ils furent vaincus par un ennemi supérieur. Chassés d'Authie et de Buron, les North Novas et le Sherbrooke Fusiliers Regiment (27th Armored) survécurent à peine.

Il restait encore de durs combats à venir. Le lendemain. les troupes des SS s'abattirent sur le Regina Rifle Regiment et le Royal Winnipeg Rifles. Le résultat en fut tout aussi désastreux. Encerclés et à court de munitions à Putot-en-Bessin, les Winnipeg Rifles furent contraints de retraiter sous le feu incessant. Au cours de la nuit, le Canadian Scottish et les chars du 1st Hussars réussirent à capturer la ville, mais à un coût élevé. Selon le journal de guerre du Canadian Scottish : « Pas un blessé ne s'est plaint, en fait c'est l'opposé qui s'est produit et maintes fois il a fallu rappeller à l'arrière des hommes gravement blessés ».

Le sort du Regina Rifle fut encore plus terrible. Les chars et l'infanterie des SS ravagèrent les bataillons d'infanterie de première ligne et s'infiltrèrent dans ses quartiers généraux. La mêlée dura toute la nuit. « Tous y gouttèrent, car les chars ennemis étaient partout et détruisaient tout ... », révèle le journal de guerre du régiment. « Le ciel était illuminé par les flammes qui sortaient des toits et des chars ... » Seule l'utilisation à bon escient des lances-bombes antichars et l'arrivée fortuite du Sherbrooke Fusiliers Regiment (27th Armored) réussirent à sauver une situation désespérée. « Tous combattirent magnifiquement et bien que tout semblait perdu, nul ne flancha ». Le Cameron Highlanders of Ottawa (MG) et le 12e régiment d'artillerie de campagne, ainsi qu'une unité antichars non identifiée, étaient impliqués dans cette mise en batterie. Le capitaine Hal Gonder du Cameron Highlanders s'est mérité la Croix militaire.

Ce fut un dur apprentissage pour les soldats canadiens. En deux jours, près de 600 hommes du North Nov, Sherbrooke Fusiliers Regiment (27th Armored), du Royal Winnipeg et du Scottish avaient été tués et 300 autres blessés. Bien que la ligne canadienne ait plié, elle ne se rompit pas. La lutte entre les deux armées s'était soldée par un match nul. Les Canadiens avaient appris à craindre l'efficacité froide de leur adversaire en réalisant aussi qu'ils pouvaient lui tenir tête. Le 12e SS avait pour un moment arrêté l'avance canadienne, mais il en avait payé le prix.

Les Canadiens reprirent le combat le 11 juin, mais l'avance fut limitée. Le Régiment de la Chaudière et le Fort Garry Horse se joignirent à des unités britanniques dans une chaude lutte, finalement couronnée de succès par la prise de la ville de Rots occupée par les SS. Toutefois, un assaut du Queen's Own Rifles et du 1st Hussars contre le village de Le-Mesnil-Patry se termina tragiquement. Dans leurs chars d'assaut qui filaient à toute allure, les Canadiens durent essuyer le feu meurtrier de l'artillerie et des blindés allemands qui étaient bien placés. Avec beaucoup d'audace, certains des attaquants pénétrèrent dans le village, mais ce fut en vain. « Je n'avais jamais été témoin d'une bataille d'une telle intensité, et je n'en ai jamais vu une autre pareille depuis », dit un officier du Queen's Own. Dix-neuf Sherman de l'escadron de front des Hussars furent détruits - seuls deux chars échappèrent au feu meurtrier des canons 88 allemands. Au total, 114 hommes des deux régiments firent tués et 65 blessés.

Après six jours écrasants de combats continuels, la 3e Division canadienne et la 2e Brigade blindée firent le bilan de leurs pertes. Plus de 1 000 Canadiens avaient péri, près de 2 000 étaient blessés, et un plus grande nombre encore souffraient de la fatigue des combats. Mais les Canadiens avaient tenu bon dans leur section de la tête de pont alliée. Au début de juillet, ils tentèrent de nouveau d'élargir la brèche contre un ennemi bien formé dans les techniques de défense et et qui en outre avait reçu l'ordre d'Hitler de ne pas céder un pouce de terrain.

Carpiquet et Caen

Les Alliés profitèrent de la désorganisation du haut commandement allemand. Hitler continuait de croire que les débarquements en Normandie n'étaient qu'un guet-apens et que la principale invasion alliée viendrait à Pas-de-Calais. Par conséquent, Rommel ne put déplacer les précieuses forces de réserve qui y étaient postées pour renforcer les défenses qui s'effritaient rapidement en Normandie.

Envers et contre tout, les Nazis s'avérèrent plein d'ingéniosité, entêtés et meurtriers. Les Alliés avaient établi une tête de pont sur la côte française, mais n'avaient pas encore effectué de percée décisive. Le plan dressé par le commandant de toutes les forces terrestres sur le continent, le général britannique Bernard Montgomery, prévoyait que les Canadiens et les Britanniques talonneraient les principales unités allemandes de blindés et de l'infanterie dans l'est, en menaçant, et en prenant, la ville de Caen. Cette pression constante visait à permettre aux Américains d'effectuer une percée dans l'ouest. Cela signifiait aussi que les Canadiens continueraient d'être confrontés à la crème des troupes ennemies.

Dès qu'elle revint au front au début de juillet, le rôle de la 3e Division canadienne dans ce plan était de capturer l'aéroport de Carpiquet, une petite ville près de Caen défendue par le terrible 12e SS; les Canadiens savaient donc trop bien à quoi s'attendre. L'état-major du général Keller décida donc de réunir toute la force de frappe possible pour mener l'attaque : quatre bataillons d'infanterie appuyés par un régiment blindé et toutes les pièces d'artillerie dont ils pouvaient disposer.

En ce 4 juillet, ce ne fut pas suffisant. Les Canadiens avaient à peine commencé à avancer à travers les blés qui leur montaient jusqu'à la taille, que les Allemands commencèrent à lancer obus sur obus. Bientôt, comme se rappelle un aumônier, « partout vous pouviez voir les visages pâles des morts qui regardaient le ciel ». Les survivants du North Shore Regiment et du Régiment de la Chaudière occupèrent le village de Carpiquet après des corps à corps sans merci. « Carpiquet est un enfer », peut-on lire dans le journal de guerre du Régiment de la Chaudière.

Les Royal Winnipeg Rifles furent aussi décimés. Attaquant les hangars de l'aéroport à travers la piste découverte, leurs lignes furent criblées par le feu impitoyable provenant des casemates et des bunkers ennemis. Les Winnipeg Rifles avancèrent deux fois pour recevoir l'ordre de se replier à la fin de la journée. Au cours de la nuit, les Allemands pilonnèrent les positions canadiennes du feu des mortiers et de l'artillerie, et montèrent plusieurs violentes contre-attaques. Ils encerclèrent certains des membres du Régiment de la Chaudière et les firent prisonniers. Néanmoins, les autres Canadiens tinrent bon sur un terrain durement gagné.

Mais le prix d'une victoire partielle avait encore une fois été terrible. Les Winnipeg Rifles comptaient 40 morts parmi des pertes totales de 132; les North Shores, 46 morts et 86 blessés. Carpiquet est encore connue comme « le cimetière » des North Shores parce que c'est là qu'ils subirent les plus grandes pertes de toute la campagne. « Je suis certain, qu'à un moment ou l'autre au cours de l'attaque, que chaque homme a cru qu'il ne pouvait aller plus loin », se rappelle un des soldats des North Shores. « Partout on voyait des morts et des blessés et l'avance semblait inutile et la situation désespérée. Je n'ai jamais réalisé ... comment la discipline, la fierté de son unité, et par-dessus tout, la fierté personnelle et de sa famille, peut permettre à un homme d'avancer, même si chaque pas signifie une mort possible ». Ce fut une autre dure leçon pour les soldats canadiens qui s'habituèrent rapidement à ces horreurs.

Et le plus gros morceau, Caen, resta fermement aux mains des Nazis. Il fallait capturer la ville si la stratégie de Montgomery devait réussir. L'attaque anglo-canadienne finale devait commencer tard dans la soirée du 7 juillet avec un bombardement massif destiné à écraser les défenses allemandes. La vue spectaculaire de centaines de bombardiers qui laissaient tomber des tonnes d'explosifs sur l'ennemi réconforta beaucoup les soldats canadiens qui donneraient l'assaut. À mesure qu'ils arrivaient à leur point de départ le lendemain matin, ils avaient l'impression que leur tâche était déjà à moitié accomplie.

Ils se trompaient. Les Allemands avaient été secoués par la violence de l'attaque, mais leur puissance de combat n'était pas détruite. La plupart d'entre eux étaient bien à l'abri dans la banlieue de Caen qui n'avait pas été touchée. Les pauvres civils français avaient fait les frais du bombardement et la majorité des morts et des blessés se trouvait parmi eux. En fait, le bombardement eut un effet contraire, les ruines jonchant les rues ne faisaient que renforcer les capacités de défense des Allemands.

Les Canadiens s'en rendirent malheureusement compte. Arrivant sur les lieux des désastres, ils rencontrèrent leurs vieux ennemis, le 12e SS. Voyant le combat pour la première fois, le Highland Light Infantry of Canada reçut une cruelle initiation à Buron. Les combats firent rage dans Buron ensanglanté et un observateur a noté « que la nuit tomba sur le village tranquille et fumant qui avait vu l'un des plus violentes batailles de l'histoire de la guerre ». Le régiment avait perdu plus de 250 hommes ainsi que son commandant. Mais le North Nova Scotia le vengea en prenant Authie, et la 9e Brigade captura les quartiers généraux des SS après une dure lutte qui se poursuivit longtemps dans la nuit, les flammes et les explosions illuminant le ciel.

Le lendemain 9 juillet, les Canadiens nettoyèrent Caen de ses francs-tireurs, des mines et des mines-pièges. Parmi les amas de débris, ce travail allait aussi être funeste. Au total, un plus grand nombre de Canadiens furent tués et blessés pendant la libération de la ville que le jour J. Il avait fallu un mois de plus que prévu mais, grâce en grande partie aux efforts répétés de la 3e Division canadienne, Caen était finalement aux mains des Alliés. Malheureusement, la plupart des Allemands étaient sains et saufs de l'autre côté de l'Orne. Les Canadiens allaient entendre parler d'eux.

La bataille de l'usure se poursuit

La lutte était chaude en Normandie. Les Canadiens et les Britanniques tenaient bon à l'est et épuisaient lentement les ressources allemandes, mais l'avance était lente et sanglante. Pendant ce temps à l'ouest, les Américains étaient empêtrés dans les haies les « hérissons » presque impénétrables qui parsemaient le terrain et assuraient à l'ennemi une excellente protection grâce à laquelle il pouvait infliger des pertes considérables. Montgomery s'en tint cependant à son plan. Les forces anglo-canadiennes à Caen devaient attaquer les Allemands pour donner aux Américains le temps et l'occasion de se dégager.

Les Canadiens reçurent des renforts nécessaires pour cette opération. La 2e Division canadienne d'infanterie, commandée par le major-général Charles Foulkes, arriva en France au commencement de juillet. Elle se joignit aux unités qui y étaient déjà pour former le 2e Corps canadien sous le commandement du lieutenant-général Guy G. Simonds. Les Canadiens avaient reçu l'ordre de traverser l'Orne dans les banlieues sud-est de Caen, de dénicher l'ennemi dans ses retranchements et de se diriger vers le sud dans la campagne.

Le 18 juillet, le premier jour de l'attaque, les vétérans épuisés de la 3e Division d'infanterie soutinrent le plus fort de l'attaque. Les corps à corps frénétiques et la résistance acharnée de l'ennemi dans les décombres enchevêtrés des zones industrielles lui infligèrent de lourdes pertes. Toutefois, le 19, la Division avait franchi l'Orne et avait atteint la banlieue de Caen.

La 2e Division eut moins de difficultés à atteindre ses objectifs au-delà de l'Orne. Cependant, la chance n'allait pas lui sourire longtemps. C'est la même 2e Division qui avait été décimée à Dieppe deux ans plus tôt et qui maintenant anticipait sa revanche. Le châtiment ne fut pas facile.

Le 20 juillet, la Division s'apprêtait à capturer la crête de Verrières, une colline de 88 mètres en forme de haricot qui surplombait la principale route de Caen vers le sud. Le 1er Leibstandarte Adolf Hitler la défendait; il s'agissait d'une autre unité zélée de vétérans des SS qui, seulement 48 heures plus tôt, avait décimé l'une des meilleures unités de l'armée britannique. Contre ces troupes aguerris, les novices de la 2e Division n'avaient aucune chance.

L'attaque débuta favorablement, les Canadiens placés sur les flancs droit et gauche repoussèrent l'ennemi lentement, mais fermement, pendant un certain temps. Mais au centre, le chaos régnait. Comme le South Saskatchewan avançait, une pluie torrentielle empêcha les avions de décoller pour le protéger. Des hauteurs, les chars allemands n'avaient qu'à profiter des avantages de leur supériorité. Ils le firent avec une précision dévastatrice. Bientôt, plus de 200 membres du South Saskatchewan étaient morts, blessés ou prisonniers. Les survivants, en pleine retraite, se heurtèrent à l'Essex Scottish Regiment, dont deux compagnies reculèrent aussi en désordre. Mais le reste de l'Essex tint bon et coupa court à la contre-attaque allemande.

Ce n'était qu'un sursis. Le lendemain matin, le mauvais temps empêchait encore les avions alliés de s'envoler, les Allemands frappèrent de nouveau l'Essex, créant une brèche entre eux et les Fusiliers Mont-Royal. Le désastre absolu approchait quand le Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada, appuyé par un bombardement d'artillerie lourde et deux régiments de blindés, reprit le terrain perdu et stabilisa le front de la brigade. Les Canadiens avaient fait preuve d'un courage peu ordinaire, mais sans succès. Les Allemands tenaient toujours leur emprise sur la crête de Verrières, et le South Saskatchewan et l'Essex avaient subi plus de 450 pertes en essayant de les déloger. Le 2e Corps canadien avait perdu presque 2 000 hommes au cours des quatre jours de combat.

Le désastre du 25 juillet

À des coûts élevés, les Canadiens et les Britanniques exécutaient toujours leur partie du plan des Alliés en obligeant le gros des forces allemandes à se concentrer autour de Caen. Mais les mauvaises conditions atmosphériques forcèrent les Américains à retarder leur offensive. Il fallait donc une autre attaque de diversion à l'est, et Montgomery ordonna au 2e Corps canadien de s'en charger en attaquant Verrières encore une fois. Des troupes d'élite ennemies les attendaient.

L'attaque eut lieu aux petites heures du 25 juillet. Les difficultés commencèrent presque immédiatement. Comme les Canadiens avançaient pour prendre leur position, le feu ennemi les cribla de tous les côtés. Des tunnels de mine et des tuyaux de ventilation avaient permis aux Allemands de s'infiltrer à l'intérieur, à l'arrière et des deux côtés des Canadiens. Et comble de malheur, le plan de Simonds prévoyait guider les troupes d'assaut en braquant des projecteurs sur les nuages pour produire un « clair de lune artificiel », ce qui eut pour résultat de dégager la silhouette des soldats et de les rendre plus vulnérables au feu des mitrailleuses allemandes. La 3e Division du North Nova Scotia Highlanders et le 2e Brigade blindée du Fort Garry Horse en payèrent le prix. Ayant reçu l'ordre de se replier, une centaine seulement de ses hommes et 4 chars purent rejoindre les lignes arrières.

Le pire était encore à venir. La 2e Division du Royal Hamilton Light Infantry prit la ville de Verrières, mais quand la compagnie de tête du Royal Regiment of Canada essaya de poursuivre son avance, elle fut taillée en pièces par le feu simultané de trente chars ennemis. Pendant ce temps, environ 300 membres du Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada montèrent la crête de Verrières, criblés tout au long par le feu ennemi. Avec une volonté extraordinaire, 60 hommes de ce vieux régiment de Montréal atteignirent le haut de la crête. Mais les Allemands, bien camouflés et bien retranchés, leur avaient préparé un guet-apens horrible. Seuls 15 hommes survécurent pour en témoigner.

La rude épreuve des Canadiens épuisés par cette journée n'était pas encore terminée. Juste avant la tombée de la nuit, une furieuse contre-attaque allemande engloutit le Royal Hamilton Light Infantry. Nombre de chars ennemis firent une percée, mais après une lutte désespérée, le régiment ne céda pas sa position. Quand elle prit fin, l'opération avait entraîné plus de 1 500 pertes, dont 450 morts. À l'exception de Dieppe, ce fut le jour le plus sanglant de la guerre pour le Canada.

La percée s'amorce

Les Britanniques et les Canadiens avaient accompli leur mission en immobilisant les formations allemandes qui leur faisaient face et en affaiblissant les défenses ennemies opposées aux Américains. Pendant que les Allemands pilonnaient les troupes canadiennes, les Américains lancèrent finalement leur offensive. Après un bref revers, les forces américaines percèrent les lignes ennemies et se déployèrent rapidement dans la campagne. L'impasse était rompu.

L'armée allemande se trouvait maintenant dans une situation précaire. Les circonstances auraient dû lui dicter de se replier sur de nouvelles positions défensives de l'autre côté de la Seine avant qu'il ne soit trop tard. Hitler ne voulut pas entendre raison. Le seul homme qui aurait pu lui tenir tête, Rommel, avait été gravement blessé lors d'une attaque aérienne une semaine plus tôt. Peu après, le feld-maréchal fut forcé de se suicider pour sa complicité dans un complot d'assassinat du Führer.

Sans opposition et inflexible, Hitler ordonna une attaque importante contre le front américain qui croyait-il s'écraserait sous la poussée. Le plan était téméraire - les Allemands ne possédaient simplement plus assez d'hommes et de matériel pour s'en sortir. Les Canadiens et les Britanniques y avaient vu. En outre, les Alliés avaient depuis longtemps déchiffré les codes allemands et savaient ce qui se préparait.

Une occasion en or se présenta alors pour attirer les Allemands dans une position vulnérable, freiner leur élan et les écraser dans une manoeuvre d'encerclement. Il était possible de détruire une fois pour toute, dans une poche étroite et exposée, l'armée allemande entière en Normandie. Pour que le plan réussisse, les Canadiens et les Britanniques devaient bloquer la route d'évasion des Allemands en se rendant au sud de Caen, à Falaise, et établir la liaison avec les Américains qui venaient de l'autre direction.

La Première Armée canadienne devait tenter d'exécuter cette manoeuvre hardie. Complètement opérationnelle depuis la fin de juillet, c'était la plus grande force commandée par un Canadien à prendre part à la bataille. La 3e Division canadienne, ayant essuyé des pertes considérables, fut finalement retirée du front après avoir combattu presque sans interruption depuis le jour J. Ses soldats avaient tout donné et encore. Elle fut remplacée par le 4e Division blindée, pleine d'ardeur, mais non aguerrie, que commandait le major-général George Kitching. Une autre nouvelle formation, la 1re Division blindée polonaise, composée d'hommes qui s'étaient évadés de leur pays occupé par les Nazis, de même que ler Corps britannique, constituèrent la Première armée multinationale canadienne. Elle se prépara à entrer dans l'étape finale de la campagne de Normandie.

La route vers Falaise

Le lieutenant-général Guy Simonds, élabora un plan innovateur pour effectuer la jonction cruciale à Falaise. Utilisant des faisceaux radios, des projecteurs et des balles traçantes, les Canadiens attaqueraient la nuit en conjonction avec un bombardement aérien massif. Pour neutraliser les défenses antichars allemandes, Simonds ordonna à ses hommes d'enlever l'artillerie automotrice de leurs canons et de les convertir en véhicules blindés de transport de troupes - les premiers du genre. L'infanterie était relativement en sécurité dans ces « kangourous », l'ennemi étant attaqué par les bombardements aériens des Américains, et avec la noirceur comme écran, Simonds entendait percer le ligne allemande.

Peu après le début de l'attaque, avant minuit le 7 août, le plan commença à tourner mal. Les unités canadiennes se perdirent dans la noirceur. Dans le nuage de poussière soulevé par les bombardements et les centaines de véhicules, il était presque impossible de s'orienter. Des pertes s'ensuivirent, mais la plupart des Canadiens atteignirent les villages où leurs camarades étaienmt tombés auparavant, et l'infâme crête de Verrières, vers le milieu de la journée. Ils repoussèrent alors les inévitables contre-attaques allemandes.

L'opération eut d'abord un certain succès, mais la confusion prolongée dans les ténèbres et l'embouteillage du champ de bataille, ajoutée à la résistance allemande obstinée, lui fit bientôt perdre son élan. Dans son plan, Simonds s'attendait à ce que le soutien aérien écrase la résistance. Malheureusement, les forteresses volantes américaines laissèrent accidentellement tomber des bombes sur les troupes canadiennes et polonaises, tuant ou blessant 300 hommes.

Pour empêcher que l'attaque tourne court, Simonds ordonna à l'infanterie de l'Algonquin, agrippée aux chars du British Columbia Regiment, d'occuper les hauteurs près du bois de Quesnay, qui surplombait la route de Caen à Falaise. Encore une fois, les unités se perdirent en essayant d'avancer dans les ténèbres de la nuit et, le 9 août, elles tombèrent au beau milieu du 12e SS, dont les effectifs étaient très réduits, mais toujours impitoyables. Isolés dans un camp découvert et sans possibilité de se cacher ou de se retrancher, les Canadiens combattirent vaillamment, mais furent systématiquement démolis. Au cours de la journée, ils perdirent 240 hommes, morts, blessés ou prisonniers, et 47 chars d'assaut.

Le 10 août, le Queen's Own Rifles et le North Shore Regiment tentèrent de déloger l'ennemi du bois de Quesnay. D'un côté du bois les Jeunesses hitlériennes attendirent à la dernière minute pour fondre sur le Queen's Own. De l'autre côté, le North Shore essuya aussi un revers. Les Canadiens n'avaient pas flanché, ils avaient perdu 165 hommes, dont 44 morts. L'attaque de Simonds était arrêtée.

Entre-temps, l'offensive allemande, perdue d'avance contre les Américains, avait misérablement échoué et, malgré les ordres peu réalistes de Hitler, les forces ennemies avaient instinctivement commencé à fuir vers l'est. L'étau se resserrait graduellement, et les attaques aériennes alliées rendaient la vie insupportable aux Allemands ahuris qui y étaient pris. Mais tant que la porte de l'enfer resterait ouverte à Falaise, nombre d'entre eux continueraient de s'échapper. Il fallait donc que les Canadiens prennent la ville.

Par conséquent, Simonds lança une deuxième attaque d'importance, l'opération «  Tractable ». Cette fois, l'attaque aurait lieu en plein jour sous un écran de fumée, deux groupes de blindés dirigeraient l'assaut accompagnés de l'infanterie dans leurs kangourous avec un soutien considérable de l'aviation et de l'artillerie. La rapidité et la surprise s'avéraient essentielles.

La malchance frappa encore les Canadiens. Juste au moment où l'attaque se mit en branle, le 14 août, les avions alliés bombardèrent encore une fois les soldats canadiens et polonais, et firent près de 400 victimes. Comme la phalange des blindés prenaient les devants, tentant de maintenir leur course à travers un épais nuage de fumée et de poussière, les canons allemands criblèrent leurs rangs serrés. Sans se préoccuper aucunement du grabuge qui les entouraient, les chars canadiens avancèrent péniblement jusqu'à la rivière Laison. Les blindés s'enlisèrent sur la rive et dans le lit de la rivière. Faisant preuve de cran, d'initiative et d'improvisation, les Canadiens passèrent la rivière à gué.

Pour une fois, la résistance ennemie s'effondra devant eux. Les soldats allemands, récemment arrivés de Norvège pour être jetés pêle-mêle dans la bataille, se rendirent. Le lendemain cependant, les restes du 12e SS rappela aux Canadiens que la bataille de Normandie n'était pas encore gagnée. « Tout l'effectif du Canadian Scottish Regiment tomba dans un bain de métal en fusion » révèle le journal du régiment. « Nous fîmes peu de prisonniers, l'ennemi préférant mourir plutôt que de se rendre. » C'étaient les plus lourdes pertes du Canadian Scottish depuis le jour J.

Entre-temps, les Américains avaient atteint le point de rencontre convenu avec les Canadiens. Ils s'étaient arrêtés afin de ne pas entrer en collision avec leurs alliés. Il restait encore une brèche de 30 kilomètres entre eux, et les Canadiens devaient la boucler pour finir d'encercler les nombreuses unités allemandes prises dans la poche de Falaise qui se rétrécissait sans cesse. Comme ce fut souvent le cas dans les mois précédents, les Canadiens se trouvaient au centre des activités à un moment décisif. Chaque seconde comptait puisque, à contrecoeur, Hitler avait donné à ses troupes épuisées la permission de tenter de s'échapper par la brèche. Les Canadiens étaient aussi déterminés à leur barrer la route que les Allemands à la garder ouverte. Ce fut l'apogée d'une campagne sanglante.

La fermeture de la brèche

Le 16 août, la 2e Division d'infanterie canadienne entreprit de conquérir Falaise. Le lendemain, ils s'emparèrent des ruines. Pendant ce temps, le 4e Division blindée canadienne et la 1re Division blindée polonaise s'empressèrent de bloquer la ligne de retraite allemande à l'est de la ville. Pendant que les forces américaines et de la France libre se dirigeaient à toute vitesse vers Chambois, la 4e Division blindée canadienne occupa Trun, au nord, le 18 août. Tandis que la Division préparait une ligne de défense le long de la route de Falaise-Trun-Chambois, afin de barrer la route aux Allemands qui tentaient de s'échapper, la plus grande partie de la Division polonaise prit position plus à l'est, pour repousser l'attaque imminente des Allemands qui tenteraient de libérer leurs camarades. Le reste de la Division se rendit à Chambois pour prêter main forte aux troupes américaines le 19 août.

La brèche de Falaise était enfin fermée, mais les Canadiens et les Polonais devaient encore boucher des ouvertures ici et là. Ils ne pouvaient compter sur personne d'autre pour accomplir cette tâche, il leur fallait combattre deux forces ennemies convergentes résolues à les détruire.

La majeure partie de la 1re Division blindée polonaise à l'est des Canadiens occupait une colline boisée que son général avait nommé « Maczuga », ou la « massue ». C'est de là que les Polonais entendaient forcer les Nazis à se rendre, mais pas avant une véritable bataille rangée de proportions épiques. Tout au cours du 20 août, les unités allemandes qui avaient pu glisser entre les mains des Canadiens, et les troupes des SS de l'autre côté de la brèche lancèrent assaut après assaut sur les positions polonaises. Encerclés, à court de munitions, de carburant et de nourriture, les Polonais tinrent bon jusqu'à ce que les Canadian Grenadiers Guards vinrent à leur rescousse le lendemain. Ils avaient perdu 2 300 hommes. Mais par leur manifestation stupéfiante de courage, les inébranlables soldats polonais avaient scellé le sort des forces allemandes en Normandie.

À ce moment-là, les Canadiens avaient anihilé tout espoir de retraite de l'ennemi. L'héroïsme et les sacrifices exceptionnels avaient marqué la journée. Le 18 août. les blindés du South Alberta Regiment et l'infanterie des Argyll and Sutherland Highlanders of Canada avaient quitté Trun pour le village de SaintLambert-Sur-Dives, juste au nord de Chambois. C'est par là que passait la dernière route que pouvaient emprunter les Allemands pour s'échapper.

Au cours des deux jours suivants, moins nombreux et isolés, les Canadiens combattirent contre un ennemi désespéré. C'est le commandant de 32 ans, David Currie, du South Alberta Regiment qui fit toute la différence. Tous ses officiers ayant été tués ou blessés, Currie bondissait tout le long de la ligne canadienne, encourageant les combattants clairsemés et dirigeant le feu des quelques canons qui restaient. Il élimina même à lui seul l'un des chars géants allemands, un Tiger. « Nous savions que ça allait être un combat à finir » se rappela l'un des soldats de Currie, « mais il était si calme qu'il nous était impossible de nous énerver ».

Quand tout fut fini, Currie et son petit groupe de soldats avaient détruit 7 chars ennemis, 12 des terribles 88, 40 véhicules, et avaient tué, blessé ou capturé près de 2 000 Allemands. Pour son « courage et son mépris de sa sécurité personnelle ...sa bravoure et son extrême dévouement » la Croix de Victoria, la plus haute décoration militaire du Commonwealth britannique, fut décernée au major David Currie.

Les conséquences

La bataille de Normandie était terminée, mais la guerre se poursuivit pendant presqu'une autre année. La Première armée canadienne devait maintenant soumettre les garnisons isolées d'Allemands qui défendaient plusieurs ports fortifiés en France que les Alliés n'avaient pas ratissé. Au début de septembre, le 2e Division retourna en triomphe à Dieppe. Boulogne et Calais tombèrent peu après.

Les Canadiens reçurent ensuite l'ordre de nettoyer les approches du port stratégique d'Anvers en Belgique. La bataille pour le contrôle de l'estuaire de l'Escaut eut lieu dans des conditions épouvantables - la boue, l'eau, les unités d'élite de l'ennemi. Il fallut plus d'un mois et plus de 6 000 pertes pour assurer la victoire, et après ce que Montgomery qualifia d'un « excellent travail, qui n'aurait pu être exécuté que par des troupes de première classe », les Canadiens ouvrirent la route maritime d'Anvers, assurant ainsi le transport des approvisionnements pour l'assaut final des Alliés sur l'Allemagne elle-même.

Après trois mois de petites escarmouches, les Canadiens se trouvèrent de nouveau dans la mêlée en février 1945. La Première armée canadienne du général Crerar joua un rôle clé dans les opérations qui se déroulèrent en Rhénanie en vue de briser les principales lignes de défenses allemandes. Combattant dans des régions boisées contre des soldats nazis qui protégeaient leur propre sol, les Canadiens franchirent le Rhin - la dernière barrière naturelle menant au coeur de l'Allemagne - à la fin de mars.

À ce moment-là, les membres du Corps canadien, après avoir repoussé les Allemands au nord de Rimini en Italie, rejoignirent leurs compatriotes dans le nord-ouest de l'Europe. Les troupes canadiennes qui combattaient sur le continent étaient finalement réunies. Sous un commandement unique pour la première fois, les Canadiens firent une poussé rapide vers le nord et aidèrent à libérer les Pays-Bas en avril.

Coincée entre les Britanniques, les Canadiens et les Américains à l'ouest, et les Russes à l'est, la défaite de l'Allemagne nazie n'était plus qu'une question de temps. Adolf Hitler se suicida le 30 avril. Les forces allemandes en Italie se rendirent le 2 mai et celle du nord-ouest de l'Europe capitulèrent cinq jours plus tard. Après presque six ans, la guerre en Europe avait finalement pris fin.

Le Canada et la Normandie

Les Canadiens avaient joué un rôle important dans la défaite de l'hitlérisme, et en Normandie ils avaient été à l'avant-garde de la victoire alliée. Les pertes nazies y furent terrifiantes - 300 000 hommes. En outre, la plus grande partie du matériel ennemi avait été détruit, dont plus de 2 000 chars d'assaut. La colonne vertébrale de l'armée allemande à l'ouest avait été brisée en Normandie et les Canadiens avaient fait leur part.

Les pertes alliées au cours de la bataille avaient aussi été très élevées, 18 444 Canadiens, dont 5 021 ne reverraient jamais leurs foyers. De toutes les divisions qui faisaient partie de 21 groupes d'armée de Montgomery, aucune subit autant de pertes que la 2e et 3e Division canadienne.

Comme leurs alliés britanniques et américains, les Canadiens commirent des erreurs - de commandement et de formation - et leur inexpérience leur fut souvent fatale. Cependant, le taux élevé des pertes correspondait aussi aux tâches particulières que l'armée canadienne dut accomplir au cours de la campagne et au fait qu'elle eut continuellement à se mesurer aux meilleurs troupes ennemies. Ce fut un processus pénible, mais lorsqu'ils apprirent les dures leçons de la bataille, les soldats amateurs du Canada se révélèrent à la hauteur de ces guerriers professionnels. Souvent à l'avant-garde de l'avance alliée contre une opposition acharnée, les Canadiens acceptèrent des tâches disproportionnées à leur puissance réelle. Et ils les accomplirent - parfois avec hésitation et dans la confusion - et toujours courageusement.

Les Canadiens qui débarquèrent en Normandie et les Canadiens qui combattirent à Buron, Authie, la crête de Verrières et Falaise méritent que leur pays se souvienne d'eux. Deux historiens, écrivant au sujet du 50e anniversaire du jour J, ont dit « ils n'étaient pas tous des saints, ils n'étaient pas tous des héros. Mais parmi eux se trouvaient des saints et des héros, lorsqu'ils combattirent dans la poussière et la chaleur de l'été 1944, en Normandie. Souvenez-vous d'eux et souvenez-vous de leurs réalisations ».

© Ministre des Approvisionnements et Services Canada, 1994.
No de catalogue V32-59/1994 ISBN 0-662-61144-6

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